Par Syna le 7.11.2025
Catégorie: Gewerkschaft

«L’IA et l’automatisation: l’opportunité de conditions de travail plus équitables?»

Comment faire en sorte que l'évolution technologique profite aux salariés et salariées? L'économiste Tom Bauer explique pourquoi l'IA ne menace pas nécessairement les emplois et à quelles conditions elle peut être un atout pour les travailleurs.

Elon Musk prétend que grâce à l'IA, il n'y aura bientôt plus d'emplois. N'aurons alors plus que des loisirs?

Tom Bauer: Cette affirmation spectaculaire attire l'attention et séduit les investisseurs, et c'est le but. Mais la réalité est évidemment plus complexe. Et s'il ne fait aucun doute que l'IA bouleverse notre façon de travailler, elle ne remplacera cependant jamais entièrement les humains. La question est donc plutôt de savoir comment le monde du travail se transformera et si cela se fera de manière socialement acceptable.

La crainte d'un avenir sans travail est donc exagérée?

Elle est compréhensible: l'IA rendra effectivement certains métiers obsolètes. Mais dans la plupart des cas, elle n'effectuera qu'une partie des tâches, parce qu'une grande partie du travail humain ne peut être standardisé. Il faut souvent des compétences émotionnelles et un travail manuel propres à l'humain. L'IA est par ailleurs encore loin de pouvoir assimiler et utiliser la toute variété des expériences des humains et leur capacité de jugement, qui ne se base pas uniquement sur des règles strictes.

Quels sont les métiers les plus touchés?

La traduction et l'industrie graphique sont des exemples qui me viennent spontanément à l'esprit. Il s'agit cependant là de métiers créatifs, qui ne disparaîtront pas: si l'IA excelle dans la traduction littérale, elle ne peut restituer les nuances culturelles, le ton et le contexte comme le ferait traducteur humain. Et si elle peut générer des visuels rapidement, il lui manque la vision créative cohérente et l'intention artistique propres à un designer.

D'autre part, l'IA effectue toujours plus de tâches commerciales, telles que le traitement des dossiers, la comptabilité ou le service à la clientèle. La planification des interventions dans la vente, celle des itinéraires dans la logistique ou encore les tâches de contrôle sont quant à elles de plus en plus automatisées, tout comme l'informatique ou les diagnostics médicaux. Le potentiel d'automatisation est donc réellement très vaste.
Les systèmes d'IA sur mesure sont chers. Cela signifie-t-il qu'ils sont principalement utilisés par les grandes entreprises?

Tout à fait. Les systèmes d'IA professionnels sont coûteux à développer, nécessitent des spécialistes et d'énormes quantités de données. Seules les grandes entreprises peuvent se les payer, notamment les groupes internationaux, les grands prestataires de services financiers ou les compagnies d'assurance. Les petites et moyennes entreprises ne disposent le plus souvent ni des données ni des moyens financiers nécessaires.

En Suisse, de grands acteurs tels que la SUVA utilisent déjà des systèmes d'IA, par exemple pour examiner les demandes ou contrôler les factures. Cependant, en cas de refus, la décision finale revient toujours à un être humain, et c'est essentiel.
Cela signifie-t-il que les êtres humains ont l'atout de la flexibilité?

Le monde du travail est complexe et exige souvent qu'on utilise à la fois sa tête, ses mains et son cœur. Un menuisier qui installe une cuisine et constate que le mur n'est pas à angle droit trouvera une solution grâce à son expérience, son savoir-faire et peut-être aussi en discutant avec le client. L'IA et les machines ne sont pas capables de cette polyvalence. Actuellement, l'IA n'a que la «tête», pas les mains et encore moins le cœur.

Si les machines ne parviennent pas à atteindre cette polyvalence, l'humain reste donc indispensable?

Oui, des qualités essentielles distinguent l'homme de la machine, dont l'empathie. Un soignant, par exemple, sent quand une personne a besoin non seulement d'une aide physique, mais aussi d'encouragements, de proximité émotionnelle et de confiance. Ce contact interpersonnel exerce une immense influence sur la santé psychique et physique. D'une manière générale, des crèches aux EMS en passant par les hôpitaux, il est impossible d'automatiser trop de tâches sans perdre une composante essentielle des soins. Cela dit, le recours à l'IA se généralise et concernera bientôt presque tous les domaines d'activité. Cela peut être positif si la transition est sensée et équitable. Mais cela comporte également des risques.

Quels risques avez-vous en tête?

La surveillance, par exemple. Amazon aux États-Unis en est un exemple frappant: les employés des entrepôts sont filmés en permanence et des systèmes d'IA analysent leurs mouvements. Les personnes qui s'arrêtent trop souvent ou passent trop de temps aux toilettes reçoivent un avertissement. Leur productivité est mesurée en continu, c'est un vrai cauchemar dystopique!

La surveillance numérique peut aussi prendre une forme plus subtile, par exemple celle d'un système d'enregistrement du temps de travail avec évaluation des performances. Il faut des règles claires: le monde du travail ne doit pas sombrer dans un contrôle numérique permanent. La technologie doit aider les employés et employées, pas les contrôler et les priver de leur autonomie.
Les algorithmes sont aussi utilisés dans le recrutement de personnel. Avec quelles conséquences?

Les systèmes automatisés filtrent les candidatures en partie sur la base de critères prédéfinis. Les personnes qui ne correspondent pas au profil recherché, par exemple les plus de 55 ans ou les personnes en reconversion professionnelle, sont vite éliminés – et sans qu'on leur en donne la raison. Il en résulte une discrimination cachée.

Il faut donc de la transparence, les postulants doivent savoir quand l'IA est utilisée. Et toute décision doit pouvoir être vérifiée par un être humain. Il ne faut pas permettre à des algorithmes de définir l'employabilité. La protection contre la discrimination, par exemple fondée sur l'âge, est faible en Suisse. Avec l'utilisation croissante de l'IA, comme dans l'exemple que nous venons de voir, il est important de la renforcer.
Comment faudrait-il procéder lors de l'introduction de l'IA dans les entreprises?
Travail Suisse prévoit quatre principes fondamentaux:
  1. Information et transparence: le personnel doit savoir quand, où et comment l'IA est utilisée.
  2. Participation: les changements ne doivent pas être décidés sans consultation des personnes concernées. Le personnel de l'entreprise sait souvent très bien comment les processus pourraient être améliorés. Il doit donc être impliqués le plus tôt possible dans l'utilisation des nouvelles technologies, ce qui profitera aussi à l'entreprise.
  3. Perspectives professionnelles et sécurité: les employeurs doivent être tenus de former leur personnel à une utilisation judicieuse des nouvelles technologies et d'éviter les licenciements.
  4. Protection contre la surveillance: l'IA ne doit pas devenir un moyen de pression ou un instrument de contrôle. Un employeur ne peut pas simplement collecter des données et mettre en place des instruments de contrôle. Il existe d'ailleurs déjà des garde-fous en Suisse, où un système tel que celui d'Amazon serait illégal.
Quel rôle les syndicats peuvent-ils jouer?

Les syndicats œuvrent sur le terrain pour que ces principes soient mis en œuvre, par exemple en exigeant la transparence et la participation, en informant le personnel de ses droits, en veillant à la possibilité d'une formation continue et à ce que les licenciements soient évités. Ils aident les salariés s'impliquer dès le début dans les changements technologiques et à conserver une influence. Ils veillent également à ce que l'IA ne soit pas utilisée comme un outil de surveillance. Au niveau politique, ils font valoir le point de vue des travailleurs, pour que les nouvelles règles ne reflètent pas uniquement l'intérêt des employeurs. Enfin, ils posent la question essentielle de la répartition des gains en efficacité et financiers générés par l'IA et l'automatisation.

Où vont actuellement ces bénéfices?

C'est l'une des grandes questions. Les progrès techniques permettent de produire autant sinon plus avec moins de travail humain. Que faire de ce temps gagné et de cette valeur ajoutée? Faut-il augmenter les salaires? Réduire le temps de travail? Introduire la semaine de quatre jours avec le même salaire ou prolonger les vacances? Investirons-nous dans la formation continue? Ou tous les bénéfices finiront-ils dans les poches des entreprises, des actionnaires ou de la Silicon Valley? La question de la répartition des gains de productivité est cruciale. Il ne s'agit pas seulement des salaires, de plus de temps libre et d'une meilleure santé: les inégalités extrêmes constituent un danger pour la société et la démocratie. L'exemple des Etats-Unis en est la preuve.

Quelle est votre conclusion?

Nous sommes face aux mêmes choix que lors des innovation technologiques passées. L'IA peut être un outil utile ou un instrument de pression, voire d'oppression. Elle peut apporter la liberté ou renforcer le contrôle, tout dépend de la manière dont nous l'utilisons. À mon sens, la technologie ne représente un progrès que si elle augmente les capacités humaines et garantit à toutes tous une place décente dans le monde du travail et la société. En tant que syndicats et représentants des travailleurs, nous avons le devoir de nous engager en ce sens.

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