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Doter de crocs le tigre de papier

Voilà cinq ans que l'article sur l'égalité a été adopté et il n'y a pas de quoi pavoiser. Début juillet, des représentantes et représentants de plus de 50 groupes se sont rassemblés sur la place de la gare à Berne devant un gâteau d'anniversaire symbolique orné d'une larme. Parce que le droit ancré dans la loi à un salaire égal pour un travail équivalent n'est toujours pas respecté.

En Suisse, les femmes gagnent en moyenne 1364 francs de moins par mois que les hommes, pour un emploi à temps plein. Soit une différence de 16,2 %. Selon une étude fédérale réalisée en 2023, environ la moitié de cette différence se justifie par des facteurs tels que la profession, le secteur d'activité, la formation ou la position hiérarchique. L'autre moitié demeure inexpliquée et par conséquent potentiellement discriminatoire. 

Le principe de l'égalité salariale est inscrit dans la Constitution fédérale depuis 1981 et concrétisé dans la loi sur l'égalité depuis 1996. La révision de 2020 stipule que les entreprises de plus de 100 employés doivent vérifier leurs salaires pour détecter les différences inexpliquées. Les résultats doivent être vérifiés par un organisme indépendant et communiqués au personnel et aux actionnaires. Ce principe peut sembler judicieux, mais le Parlement a tant édulcoré l'article que la loi reste largement sans effet. Travail.Suisse a accompagné sa mise en oeuvre dans le cadre de son projet RESPECT8-3.CH et constaté avec désillusion des problèmes tout au long du processus.

Une portée insuffisante
Seules les entreprises de plus de 100 employés sont tenues de procéder à une analyse salariale, soit moins de 1 % des entreprises en Suisse. Elles ont beau employer environ 44 % de tous les salariés, il n'en reste pas moins qu' aucune analyse n'est effectuée pour la majorité d'entre eux. C'est insuffisant. Pour Yvonne Feri, présidente de Syna, «Il est nécessaire d'étendre cette mesure aux entreprises de plus de 50 employés. La Confédération devrait aussi créer des incitations pour que les petites entreprises procèdent à des analyses volontaires. Cela permettrait d'ouvrir un large débat social sur les salaires équitables.» De surcroît, bon nombre de grandes entreprises sont exemptées de l'obligation d'analyse. Il faut réduire ces exceptions. Et en particulier ne plus exempter les entreprises actives dans le domaine des marchés publics: qui travaille avec l'argent des contribuables doit aussi être tenu de respecter l'égalité.
Il faut des normes contraignantes

Il y a d'autres lacunes, notamment dans la loi, qui exige que les analyses salariales soient effectuées de manière scientifique et conforme. Mais ce que cela signifie reste flou. Les entreprises peuvent choisir des méthodes qui servent leurs intérêts. La Confédération met à disposition son propre outil d'analyse, utilisé par environ 75 % des entreprises, qui garantit des résultats corrects et comparables. Les méthodes alternatives doivent s'inspirer de cet outil. Le Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes (BFEG) publie une liste des méthodes autorisées. Cela permet d'éviter les malentendus dans l'interprétation, survenus dans de nombreuses entreprises.

Pourtant, le contrôle obligatoire par un organisme indépendant n'est pas toujours garanti. Certains prestataires proposent des analyses, des révisions et des certificats dans un même package, ce qui nuit à la crédibilité. Cette jungle de certificats doit disparaître. Le BFEG devrait être seul responsable de la conformité. La communication aussi doit faire l'objet de directives claires: une déclaration vague telle que «nous avons analysé – tout est en ordre» ne saurait suffire.

Des contrôles réguliers plutôt qu'une exemption unique

L'analyse des salaires doit être effectuée tous les quatre ans. Mais ceux qui obtiennent une fois un résultat positif sont exemptés de manière permanente. Le problème est double: d'une part, les méthodes utilisées ne sont pas uniformes et, d'autre part, la structure salariale évolue constamment en raison de nouvelles embauches, de changements de fonction ou de nouvelles responsabilités. Une analyse régulière doit faire partie intégrante d'une politique moderne en matière de personnel. Travail.Suisse exige que l'analyse soit répétée tous les quatre ans, quel que soit le résultat précédent.

La discrimination doit entraîner des conséquences

Lorsqu'une analyse salariale révèle des cas de discrimination, il ne se passe… rien, hormis une communication interne. C'est insuffisant. Les résultats devraient être communiqués au Bureau fédéral de l'égalité. Celui-ci devrait établir un aperçu national et publier régulièrement des études sur l'égalité salariale. Il faut également publier la liste des résultats.

Si une discrimination est constatée, l'entreprise doit être tenue de prendre des mesures efficaces, en collaboration avec les partenaires sociaux ou les représentants élus des travailleurs et travailleuses. La mise en oeuvre doit être planifiée, accompagnée et contrôlée conjointement, parce que seuls la participation et le dialogue permettent de trouver des solutions durables. La discrimination salariale ne doit pas rester sans conséquences.

Conclusion

Cinq ans après la révision de la loi sur l'égalité, il apparaît clairement que les règles actuelles ne suffisent pas pour parvenir à une véritable égalité salariale. Les normes sont floues, il y a trop d'exceptions et aucune conséquence en cas d'infraction. Le cadre légal doit être renforcé, avec des directives claires, des contrôles contraignants et une véritable collaboration avec les partenaires sociaux. Le principe «à travail égal, salaire égal» ne doit pas rester lettre morte. Il est temps de donner enfin des crocs à ce tigre de papier.

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