Le travail gratuit sur les chantiers, c’est fini!
Après d'âpres négociations, les partenaires sociaux se sont accordés sur une nouvelle convention collective nationale (CN). La forte pression exercée par les travailleuses et travailleurs de la construction descendus dans la rue a été décisive.
Du Tessin à la Romandie en passant par la Suisse alémanique, la même scène s'est répétée dans tout le pays ces derniers mois: plusieurs milliers d'ouvriers ont manifesté pour exiger de meilleures conditions de travail dans le secteur principal de la construction. Ces mobilisations syndicales ont porté leurs fruits, puisque peu avant l'expiration de la CN fin 2025, les partenaires sociaux sont parvenus à s'entendre sur une nouvelle convention nationale. La convention nationale fixe les principales conditions de travail dans le secteur principal de la construction en Suisse. Les négociations pour son renouvellement ont commencé tôt, avec un dialogue rendu difficile par les très grandes divergences entre les revendications initiales des deux parties.
Débuts difficiles
«Les propositions que la Société Suisse des Entrepreneurs (SSE) nous a présentées comme base de négociation, étaient particulièrement gratinées», se souvient Guido Schluep, co-responsable du secteur principal de la construction chez Syna. Elles prévoyaient entre autres que le samedi devienne une journée de travail comme une autre, et la suppression du supplément du samedi. De plus, la SSE voulait des baisses de salaire pouvant aller jusqu'à 25 % – notamment pour les jeunes sortant d'apprentissage – ainsi qu'une flexibilisation supplémentaire des horaires. Cela aurait accordé une plus grande marge de manoeuvre aux entreprises, mais imposé des horaires encore plus imprévisibles aux salariés et salariées. «Compte tenu du manque de main d'oeuvre qualifiée dont souffre la branche, cette exigence nous a paru incompréhensible», poursuit Guido. Plusieurs études ont révélé qu'un ouvrier formé sur deux quitte la profession prématurément; réduire les salaires ne ferait qu'aggraver la situation. Les revendications des travailleurs et des travailleuses, issues d'une vaste enquête menée auprès du personnel de la branche, allaient quant à elles en direction opposée. Michele Aversa, autre responsable du secteur de la construction chez Syna, résume les principales d'entre elles: «Suppression des 30 minutes de temps de trajet non rémunéré par jour, et plus de compatibilité entre vie professionnelle et familiale au lieu d'une flexibilité accrue, imposée au détriment des travailleurs et travailleuses».
Risque de vide conventionnel
L'ampleur des divergences a longtemps fait craindre l'échec des négociations. Il en aurait résulté un vide conventionnel et la disparition de dispositions de protection essentielles. «Cela aurait provoqué une nette péjoration des conditions de travail», explique Michele. Mais cela aurait aussi été préjudiciable aux entreprises: en imposant les même règles à toutes les entreprises de la branche, qu'elles soient suisses ou étrangères, la CN garantit la sécurité de la planification et empêche la concurrence déloyale de la part d'entreprises qui seraient tentée de pratiquer le dumping salarial. Les efforts des négociateurs ont cependant porté leurs fruits, avec un accord trouvé le vendredi 12 décembre 2025, pour une nouvelle CN.
Nouveautés dans la CN renégociée
L'ancienne CN autorisait 30 minutes de trajet non payées par jour vers les chantiers. Cette durée sera progressivement réduite à 20 minutes, soit 10 minutes pour l›aller et 10 minutes pour le retour. Le temps dépassant cette limite sera considéré comme temps de travail. De plus, les travailleurs et travailleuses du bâtiment reçoivent une indemnité de chantier quotidienne, qui sera augmentée par étapes pour atteindre neuf francs par jour en 2028. Cela représente une indemnité forfaitaire pour les 20 minutes restantes. Le temps de trajet non rémunéré appartient donc au passé! Nous avons obtenu la compensation automatique du renchérissement: si le coût de la vie augmente, les salaires augmenteront en même temps. Cette protection contre la baisse des salaires réels gagne aussi en importance dans d'autres conventions collectives de travail. Il faut aussi relever ce que les syndicats ont pu éviter: les suppléments sont maintenus en cas de travail le samedi et le patronat a renoncé à une flexibilisation accrue des horaires au détriment des salariés. De plus, la protection contre le licenciement du personnel de chantier âgé, malade ou accidenté est maintenue. La convention nationale contient encore d'autres améliorations, dont trois jours de congé au accordés en cas de décès dans la famille – par exemple de grands-parents. «Beaucoup d'employés ont de la famille à l'étranger», explique Michele. «Ce type de disposition permet de gérer humainement des situations difficiles.»
Six ans de sécurité – grâce à la mobilisation
La durée de la nouvelle CN, valable six ans, est elle aussi remarquable et apporte de la stabilité dans une branche soumise à une forte pression. «C'est en grande partie grâce à la forte mobilisation dans la rue que nous avons obtenu ces résultats», indique Guido Schluep. «Après avoir craint un vide conventionnel, nous sommes particulièrement heureux d'avoir assuré des règles claires pour les six prochaine années.» Ce succès montre que lorsque les travailleurs et travailleuses du bâtiment s'unissent et manifestent, même les positions les plus figées peuvent évoluer. La nouvelle convention nationale est une étape importante vers une branche de la construction plus équitable, attractive et résiliente.
